
Propos
recueillis par Nicolas TRENTI, webmaster
de Polars
Pourpres
et Rivières
Pourpres
Suite
à une lettre que j'avais envoyée il y a
quelques semaines à son éditeur, Olivier
Descosse a très chaleureusement accepté
de se prêter au jeu de l'interview pour
http://polars.pourpres.net/
La
rencontre a eu lieu aujourd'hui dans un petit café
de la région parisienne, où nous avons discuté
pendant plus d'une heure et échangé nos
coups de coeur littéraires...
Nico - Olivier Descosse, tu as suivi des études
de droits, mené une carrière d’avocat et
en parallèle, tu as toujours été
intéressé par l’écriture. Mais quel
est le déclic qui t’a poussé un jour à
te lancer dans l’écriture de thrillers?
Olivier Descosse
-
Le déclic, c’est que je commençais à
m’ennuyer un peu dans mon métier d’avocat. Non
pas que j’en avais fait le tour, vu que c’est tout à
fait possible que j’y revienne un jour d’ailleurs, mais
j’ai mis le métier d’avocat entre parenthèses
parce que j’avais besoin de temps. Quand j’ai écrit
mon premier roman, j’avais besoin de prendre l’air par
rapport à mes dossiers en quelque sorte. Je me
suis dit que c’était le moment : j’avais un cabinet
qui marchait bien, un associé, des collaborateurs,
du temps donc j’ai commencé à écrire.
Après ça s’est enchaîné, et
j’ai écrit de plus en plus.
N. - Tu as commencé avec un livre qui
s’appelle Mythes,
et c’est peut-être le roman qu’on connaît
le moins et qu’on a le plus de mal à se procurer...
O.D. - Ca a été un peu compliqué
en effet parce que la société d’édition
qui l’édite a déposé son bilan. J’ai
appris qu’ils avaient été rachetés
par une autre maison d’édition, si bien qu’on va
maintenant sans doute pouvoir le retrouver. Il n’y a pas
eu beaucoup d’exemplaires de vendus, peut-être 500...
N. - Peux-tu nous en dire un peu plus sur Mythes
?
O.D. - Mythes,
c’est un thriller fantastique. On est toujours dans la
gamme des romans qui m’intéressent, à savoir
les thrillers, avec le même principe d’histoire
à suspense et différents personnages qui
parfois apparaissent au beau milieu du livre, et plusieurs
histoires entrecroisées. La seule différence,
c’est que les romans de la trilogie Cabrera sont des thrillers
policier, alors que là c’est du fantastique. Le
principe du fantastique, c’est Isaac Asimov qui le décrit
le mieux : on doit le plus longtemps possible pouvoir
se dire qu’on est dans une histoire réelle, avec
des choses un peu bizarres qui se passent mais qui pourraient
avoir une explication rationnelle. Et c’est simplement
à la fin, le plus tard possible, qu’on découvre
qu’effectivement l’explication n’est pas du tout rationnelle…
N. - Avant d’aborder la trilogie Cabrera, j’aimerais
en savoir un peu plus sur tes préférences
littéraires et cinématographiques. Et connaître
également tes influences quand tu écris.
O.D. - Personnellement, j’aime beaucoup Grangé.
Il y a des auteurs qui font la fine bouche et disent «
Non, moi, Grangé, j’aime pas trop »… Pour
en avoir discuté avec d’autres auteurs dans des
salons de polars, j’ai remarqué qu’il y a un certain
snobisme à vouloir se démarquer en critiquant…
Moi, je trouve que c’est un auteur qui écrit super
bien. Bien sûr, j’ai ma personnalité, nos
histoires sont différentes, mais je l’apprécie
beaucoup.
J’aime aussi Connelly, dans un genre un peu plus lent,
peut-être un peu plus travaillé au niveau
des personnages. Non pas que Grangé ne travaille
pas ses personnages, mais ça n’est pas tout à
fait la même chose.
J’aime aussi Thomas Harris, dont j’ai lu tous les romans.
Lui c’est encore autre chose : il y a un côté
plus gore et plus impressionnant visuellement. Après
on aime ou on n’aime pas. Moi, j’aime bien.
C’est mes trois auteurs en tête de liste mais j’ai
des lectures assez éclectiques finalement. Je peux
lire Begbeider, que j’aime également. Ou encore
des romans historique, ou Justine Lévy. Je lis
le plus de bouquins possible, tout ce qui me passe sous
la main. Et même des trucs d’intellos. Des choses
très différentes, mais l’essentiel c’est
que je lise beaucoup.
N. - Et en matière de cinéma ?
O.D.
- Je crois que je vois encore bien plus de films que je
ne lis de romans, d’abord parce que ça se voit
plus vite. Je suis un cinéphile de folie. Le cinéma,
c’est ce qui m’a fait écrire. Plus que les livres.
Finalement, on pourrait trouver ça assez bizarre
mais je me rends compte en te le disant que j’ai commencé
à vraiment lire à partir du moment où
j’ai écrit, alors que j’ai toujours regardé
des films, depuis que j’ai 15 ans…
Quand j’étais ado, c’était les films d’horreur
(à l’époque Dario Argento), même les
navets ou les films de série B. Et je continue
d’ailleurs. Maintenant j’aime beaucoup les thrillers évidemment,
avec une préférence pour le cinéma
américain. Je regarde minimum 4 films par semaine,
j’adore ça.
N. - En lisant la trilogie Cabrera, j’ai eu l’impression
que tu tentais d’explorer différents aspects du
polar, en abordant le thème des serial-killers,
des sectes, de la mafia… C’était une volonté
de ta part de multiplier les approches du polar de cette
façon ?
O.D. -
Chaque fois que j’écris un nouveau bouquin, pour
moi c’est un nouveau pari : je me lance. Je ne sais pas
si tu as remarqué, mais même les structures
sont différentes à chaque fois, avec une
narration alternée par exemple dans Miroir
de Sang.
Le roman que je suis en train d’écrire en ce moment,
ça ne sera pas un « Cabrera » parce
que Cabrera c’est fini. Bon, il ne faut jamais dire jamais.
Mais j’ai fait une trilogie, ça s’est bien passé,
peut-être qu’un jour j’en ferai un autre, mais pour
l’instant je passe à autre chose. Et là,
c’est une histoire vue tout simplement du point de vue
du narrateur : on avance avec lui, il n’y a plus ce système
de croisement, c’est le même personnage qui sera,
du début à la fin, au centre de l’intrigue.
Chaque fois j’essaie donc d’explorer un univers différent,
et ça sera encore un univers différent dans
le prochain roman. J’aime beaucoup Connelly, mais ça
ne m’intéresse pas trop d’écrire des histoires
récurrentes.
Au départ, je ne devais faire qu’un « Cabrera
». Mon éditeur a insisté pour en faire
trois, et j’ai accepté même si je n’avais
aucune idée des deux romans que j’allais faire
par la suite. J’ai essayé de faire ça le
mieux possible et en mettant ma touche personnelle, à
savoir je ne voulais pas faire une histoire qui se répète,
en changeant simplement quelques personnages et quelques
quartiers. Donc j’ai exploré des univers à
chaque fois différents.
N. - Stock t’a donc poussé à reprendre
le personnage de Cabrera. Pourquoi de ton côté
ne voulais-tu pas en faire un personnage récurrent
?
O.D.
- Il y a des avantages et des inconvénients. Je
les vois surtout en ce moment, puisque j’écris
un roman qui est totalement différent. Dans la
pratique, les avantages c’est qu’on connaît très
bien son personnage. C’est plus facile. On vit avec lui,
il réagit avec nous : je n’ai pas besoin de me
casser la tête pour savoir comment fonctionne Cabrera,
puisque ça fait 3 ans que je vis avec lui quasiment
tous les jours. Alors que mon nouveau personnage, qui
s’appelle Luc, n’a rien à voir avec Paul. Si bien
que parfois je suis obligé de revenir en arrière
parce que je me dis « non, là, il ne peut
pas réagir comme ça, c’est pas possible
». Je le découvre au fur et à mesure
qu’il évolue dans l’intrigue.
Côté inconvénients, c’est qu’avec
un personnage récurrent, ça devient possible
de se répéter et de se laisser aller à
la facilité, de s’ennuyer. Alors que là,
c’est l’aventure.
[Léger SPOILER sur Le Couloir de la Pieuvre dans
la question et la réponse suivantes]
N. - Si tu avais su que Le
Couloir de la Pieuvre allait être en fait
le premier roman d’une trilogie, est-ce qu’il y a des
choses que tu aurais changées dans le roman ? Je
pense notamment au personnage du Corse, le supérieur
de Cabrera, qui disparaît au bout de 100 pages seulement
et pour qui Paul avait beaucoup d’affection.
O.D.
- On me l’a déjà dit en effet. Mon éditrice
aussi regrettait qu’il meure aussi rapidement. Mais je
lui ai répondu très simplement : le père
de Dom Juan meurt bien au début de la pièce.
Et son ombre est portée tout du long, c’est là
tout l’intérêt. Pour Cabrera, c’est la même
chose : cette ombre-là, elle le suit. Dans Le
Pacte Rouge, j’en parle lorsque je dis qu’après
la mort de Fabio et de Tomasini, Paul se sent quelque
part né de ces deux pères : ces ombres-là
le suivent et le construisent. Plus sûrement qu’une
réalité qu’il aurait tous les jours devant
les yeux.
N. - Rétrospectivement, tu es quand même
content d’avoir pu conserver ce personnage de Cabrera
pour le faire évoluer tout au long de la trilogie
?
O.D. -
Je ne regrette pas. Je ne m’y attendais pas mais je ne
regrette pas. Le livre que j’écris en ce moment,
je le portais déjà à l’époque
donc j’ai été un peu frustré de devoir
différer l’écriture de ce roman. Mais, du
coup, tout me vient maintenant beaucoup plus facilement
car il y a eu maturation des idées.
Pour ce qui concerne Paul Cabrera, je ne m’attendais pas
du tout à ce qu’il évolue comme ça,
mais j’en suis content. Ecrire des histoires avec un personnage
récurrent, en terme d’exercice de style, ça
oblige aussi à certaines règles, certaines
contorsions. Il y a des libertés, mais en même
temps un cadre à respecter. C’est très intéressant.
N. - Tu parlais des différents univers
que tu as dépeints dans les 3 romans de la trilogie.
A quel point ces univers sont-ils issus de ton expérience
professionnelle et quelle est la part d’imaginaire ? Tu
as par exemple exercé le métier d’avocat
en Polynésie. A quel point cette expérience
a-t-elle pu te servir dans Le Couloir de la Pieuvre ?
O.D.
- Pour Le Couloir de la Pieuvre, ça m’a bien sûr
beaucoup servi. Mais il faut bien faire la distinction
entre la part d’imagination et de réalité.
J’ai beaucoup évolué, tu le verras si tu
as l’occasion de lire Mythes, puisque c’est un thriller
fantastique, donc complètement « délire
».
Au départ, je suis quelqu’un de passionné
par le fantastique. Quand j’ai commencé à
écrire, c’est ces choses qui m’intéressaient
qui me sont venues le plus facilement. Donc j’ai écrit
un thriller fantastique.
Ensuite je me suis rendu compte que le fantastique offrait
peut-être moins d'occasion d’explorer qu’un roman
plus ancré dans le réel. Dans un thriller
policier, on est dans la société, ça
donne l’occasion de la dépeindre aussi. J’ai donc
évolué vers ce genre là.
Mais dans Le Couloir de la Pieuvre, il y a quand même
une fin qui n’est pas fantastique, mais assez limite.
D’ailleurs, on me l’a assez reproché…
J’ai donc petit à petit évolué parce
qu’avec le Couloir de la Pieuvre, j’ai trouvé des
raisons de me faire plaisir en analysant des choses plus
réelles, notamment dans Le Pacte Rouge, en décrochant
ainsi du fantastique. Dans Le Pacte Rouge, j’aborde l’univers
de la haute finance, que j’ai aussi côtoyé.
J’ai été avocat d’affaire à Paris
pendant 4 ans avant d’aller en Polynésie, aux Etats-Unis,
ou encore dans un cabinet international. Autant d’univers
que j’avais envie de dépeindre.
Dans le livre que j’écris en ce moment, le personnage
principal est un avocat d’affaires. J’ai donc encore plus
de facilité à entrer dans cet univers. J’ai
fait des choses différentes, mené en quelques
sortes plusieurs vies, et ça se ressent dans la
trilogie.
Sinon, quand il y a des choses qui m’intéressent,
je le garde en tête et à un moment donné,
elles ressortent. Les expériences sur le cerveau
par exemple, j’ai dû le lire quelque part, ou en
entendre parler dans un reportage sur la guerre du Vietnam.
Mais je n’ai pas tout vécu. Je ne suis jamais allé
à Palerme en Sicile par exemple…
N. - Tu écris pour l’instant un roman
par an, qui sort généralement en avril ou
mai. Tu penses continuer en suivant le même rythme
?
O.D.
- Je ne sais pas. Pour l’instant, j’avance bien : j’en
suis au tiers du livre donc je suis dans les temps pour
conserver ce rythme de parution. Mais je ne sais pas encore,
on verra. Soit il sortira en avril ou mai, soit je le
diffèrerai à la fin de l’année, ça
dépendra. Mais ça sera en 2006.
N. - Et concernant les ventes de tes romans ?
Combien d’exemplaires sont vendus ?
O.D.
- Pas assez (rires)… Je commence à être repéré
par la presse. Cet été, je suis passé
à la télé sur France 5, on a parlé
de moi sur Campus... Ca commence à intéresser
mais en terme de ventes je suis encore dans les profondeurs
du classement. Mais il paraît que c’est compliqué,
que c’est long… Et Stock n’a pas forcément le budget
publicitaire de Lafon par exemple.
N. - Aujourd’hui, les ventes de romans te suffisent-elles
pour vivre ?
O.D.
- Honnêtement, non. Pas loin, mais mon « entreprise
personnelle » est encore déficitaire… (rires)
N. - Peux-tu nous parler un peu des projets d’adaptations
cinématographiques de tes romans ?
O.D.
- J’ai écrit le scénario du Couloir de la
Pieuvre. C’est une histoire à la fois proche et
obligatoirement différente car chaque adaptation
ciné doit prendre en compte un certain nombre de
contraintes qui imposent une évolution de l’histoire.
Comme j’écris des histoires assez complexes, c’est
impossible de les retranscrire au cinéma dans leur
totalité. Donc tu dois faire des choix. J’ai travaillé
avec un ami, qui est premier assistant réalisateur,
notamment de Jean-Pierre Jeunet sur Un Long Dimanche de
Fiançailles, qui a donc 15 ans de métier
et une bonne vision (1). Je suis littéraire, lui
est davantage visuel et technique, et je crois que ça
fait une bonne association.
Ca fait un an qu’on essaie de monter ce projet à
partir de ce scénario avec des producteurs. On
a trouvé un comédien et un réalisateur
emballés par le projet. Mais pour l’instant, ça
patine un peu : les producteurs n’ont pas encore réussi
à obtenir les financements et du coup ce projet
est en stand by.
Parallèlement, j’ai été contacté
par un réalisateur assez important (2) et qui souhaite
adapter Miroir de Sang. Là, le scénario
n’est pas écrit, on en est aux premiers contacts
et il est en train de chercher un préfinancement
pour l’écriture du scénario.
Enfin, pour Le Pacte Rouge, j’ai été contacté
par la télé, mais je réserve encore
ma réponse…
N. - Si tu pouvais choisir un acteur pour incarner
Cabrera, qui engagerais-tu ?
O.D.
- Au départ, on avait pensé à Samuel
Le Bihan (3), qui nous avait donné son accord.
Le metteur en scène devait être Julien Seri
(4). Mais Samuel ne fait pas forcément l’unanimité
au niveau des maisons de production (niveau « bancabilité
», à savoir le rapport entre financement
et recettes espérées). Sinon on m’a évidemment
proposé Vincent Cassel… Pourquoi pas. La difficulté,
c’est que Cabrera a entre 28 et 35 et que dans cette génération-là,
pour m’être penché sur la question, c’est
difficile de trouver quelqu’un en France. Dans le cinéma
américain, tu aurais peut-être une dizaine
d’acteurs qui tiennent la route. Mais c’est tout de suite
un autre budget, un autre montage financier…
N. - Pour terminer : Olivier Descosse et internet
? As-tu des projets de sites web ?
O.D.
- J’aimerais faire un site. J’ai préparé
la maquette et j’attends un ami qui doit s’en occuper.
Sur le papier, le mien est prêt en tout cas.
C’est important selon moi d’avoir une interactivité
: un auteur ne peut pas rester sur son piédestal.
A ce titre, le web c’est bien. Quand on m’envoie des mails
par l’intermédiaire de Stock, je réponds
: j’aime bien savoir ce que les gens pensent.
Quand tu vas dans un salon, les gens ont peur. C’est amusant.
Quel que soit l’écrivain. Même les livres
leur font peur. Il sont à deux mètres, regardent
de loin, ils n’osent pas s’approcher. Par l’intermédiaire
du net ou du mail, sans ce rapport face à face,
ça permet un dialogue plus facile. (5)
Je tiens à remercier à nouveau Olivier Descosse
pour cette interview, pour son franc-parler et pour son
contact très chaleureux et décontracté.
En plus d'être bourré de talent, Olivier
Descosse est sincèrement quelqu'un de très
sympa.
(1) Pascal Roy
(2) Là, par contre, pas la peine d’insister, on
ne connaîtra pas le nom…
(3) Pas trop la peine de le présenter je pense
: pensez à Jet Set, Le Pacte des Loups, etc…
(4) Réalisateur de Les Fils du Vent (2003)
(5) Vous l’avez compris, Olivier est très proche
de son public et soucieux de savoir ce que ses lecteurs
pensent de ses romans. Si ça vous tente, n’hésitez
pas à lui écrire par l’intermédiaire
de son éditeur (Edition STOCK - 31 rue de Fleurus
• 75006 Paris)